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Rennes, 10:50

L’entreprise était délicate. Il fallait que je réussisse à saisir ce clou, entre mes deux doigts, puis à le planter, sans le faire tomber, et sans m’éclater l’ongle sous un coup de marteau hasardeux. Je fis pourtant les deux. Alors que de l’eau gelée coulait sur mon pouce ensanglanté, j’imaginais un monde aux angoisses inversées. Peut-être que si j’avais peur de planter ce clou dans mon superbe mur pour y accrocher cette aquarelle idiote — représentant un jardinier avec un sourire béat en train de planter un artichaut —, alors peut-être que les risques de me faire mal et d’échouer dans mon labeur seraient minimes, voire inexistantes.

Mais j’ai l’angoisse de rater mon entreprise, car je suis un homme dans la force de l’âge, qui plus est un père de famille, et qu’il est de bon ton pour un père de famille d’être sûr de lui lorsqu’il accroche un tableau pour sa femme, aussi moche et ridicule soit-il, le tableau. Je n’en dors plus la nuit, de tout cet échec dans mes petits travaux quotidiens. C’est idiot.

Mon voisin, lui, est un as du bricolage. Il en a construit des cabanes, il en a accroché des tableaux, et même des plus beaux que le mien, et même pour des femmes plus belles que la mienne. Il est tellement doué qu’apparemment il en a fait son métier, même s’il ne gagne pas grand chose, et qu’il vit de fait dans une certaine pauvreté. Je n’ose pas trop lui demander de conseils. Quelle honte je subirais dans le quartier !

Alors j’espère que le voisin, il en accroche des beaux de tableaux, qu’il ne se blesse pas trop les mains, qu’il décore harmonieusement son intérieur, et qu’il cultive son talent pour en faire bénéficier ses enfants, ce que moi je ne pourrai jamais faire, n’ayant ni talent, ni enfants. J’espère que la fin de sa vie sera désormais plus prospère, et qu’il ne culpabilisera pas trop en contentant ma femme, qui est désormais la sienne.

Rennes, 15:51

Ah vous voilà ! m’a-t-il dit. Je lui ai répondu non pour faire une blague, mais il ne m’a pas paru la trouver extrêmement drôle. Il s’ensuivit un silence gênant. Ca tombe bien que vous preniez cela la légère, car je comptais vous licencier, et le manque d’humour flagrant dont vous faites preuve en ce jour sombre ne fait que me conforter dans ce choix qui n’est, malgré tous les préjugés que vous pouvez avoir, pas facile à faire pour un patron de mon envergure.

J’ai touché quelques indemnités, qui me permirent de financer un camping-car. Je vis dedans, car n’ai plus les moyens de rembourser le crédit de ma maison. Je ne le déplace pas, car je n’ai pas non-plus les moyens de le remplir d’essence. Je suis “à quai” comme j’aime à dire lorsque je dois donner ma position géographique lors d’occasions diverses. En fait j’ai stationné mon camping-car au bord de mer, sur une hauteur qui me permet de contempler chaque matin le paysage. C’est le seul point positif à ma pauvreté.

Je m’offre tout de même un dimanche sur deux une patisserie, souvent un éclair au café. Je suis très friand des éclairs au café. Moins au chocolat, car je suis écoeuré du chocolat, enfin je n’ai jamais vraiment aimé ça, je préfère le café. Même si je n’en bois pas. Dans le voisinage on me connait bien, je suis le monsieur des hauteurs.

Je contemple la mer de nuages qui s’étend devant moi au petit matin, lorsque la brume finit de se disperser sur les rochers, et il y a d’ailleurs un fameux portrait de moi, de dos, qui s’expose dans un musée Allemand, mais je n’ai rien demandé à son auteur lorsqu’il m’a peint, malgré le succès qu’il rencontre, car je suis quelqu’un de profondément altruiste. J’écoute encore une fois les vagues s’écrouler sur la falaise, avant de me rendormir dans ma caverne, là sur mes hauteurs, seule bouche souriante sous les arches du malheur.

Rennes, 15:27

On vient d’apprendre qu’en antarctique, et je ne sais trop grâce à quel étrange moyen, un eskimo était mort. En soi, et bien que ne connaissant pas le taux de criminalité en antarctique, le fait n’est pas très surprenant. Il est possible qu’un eskimo soit mort, et même de mort naturelle, alors vraiment, c’est anecdotique. Une paperasse gigantesque a pourtant été déployée pour retranscrire en occident cette aventure, pour le moins, commune.

Non pas dans la page obsèques, mais dans la section “Monde”, l’histoire était narrée. Personne n’a été témoin de son décès, et le froid l’a d’ailleurs tellement bien gelé, que rien n’a pu permettre aux médecins d’identifier la cause de sa mort. C’est malheureux, mais c’est ainsi. J’ai toujours eu une pensée émue pour le père d’un défunt, uniquement pour le père, je me suis toujours beaucoup identifié aux pères, c’est-à-dire. J’ai pleuré quelques minutes en pensant au père.

Ma femme m’a demandé pourquoi j’étais dans cet état-là, et c’était une très bonne question, car je me mets rarement dans cet état-là. Et bien, lui dis-je, encore tout sanglotant, un eskimo est mort. Voilà une drôle d’histoire ! qu’elle me répond. Je lui dis oui, puis elle retourne faire son ménage.

La semaine suivante, dans le congélateur, des dizaines de boites étaient alignées, pleines de glaces. A ma femme, je lui dis : Pourquoi tu as fait ça ? Et elle me répond : Pour te consoler. Je ne suis pas très fier de son génie, mais j’ai depuis toujours beaucoup aimé ma femme, car elle sait répondre à mes attentes, et notamment aux eskimos.

03:42 (@theoneshotmi)

Je suis ravi d’accueillir pour mon sixième vase communicant Candice NGuyen de The one shot mi, sur un rendez-vous de 3h42, en décalage parfois, pour la voir chercher habilement dans mes archives, et retracer une courte vie.


trois

heures

quarante

deux

de la nuit

parce qu’avant il y a un zéro
parce qu’on n’est pas aux united states des amériques
parce qu’on reboot pas à 12 nous
qu’on tourne H vingt-quatre
vingt-quatre
sans répit.

À 8h21 tu te réveilles en sursaut de mes propres songes, roi des méduses englouti par la mer.

À 9h39 tu as froid de ce creux, de cet air qui s’infiltre par la fenêtre, ta concentration en fuite dans les tuyaux.

À 10h24 tu t’attaches aux détails, matières et couleurs des objets qui t’entourent, ton regard virevolte doucement de l’un à l’autre, tes doigts caressent le quotidien l’anodin - tu t’amuses avec la première chose qui te tombe sous la main : ce cadre vide fait d’or, ta tête au travers, ton sourire enfantin. Le froid ne te quitte pas et tu t’attardes avec ce vêtement déposé sur le fil à linge qui n’est pas à toi.

À 10h43 tu cherches le chat des yeux dans la baraque : te lover contre lui, sa respiration, vous réchauffer.

À 11h30 tu décides d’un brin de ménage, te retrouves à manger de la pâtée pour chat, immondice répugnante, visqueuse, froide, joyeux anniversaire.

À 12h56 Woody Woodpecker se moque de toi et te martèle en tête : tu ne sais rien du chant des oiseaux, tu ne reconnais pas leur voix, tu ne comprends rien d’eux. Tap tap tap une bûche sur ta tête.

À 13h22 tu ne comprends pas les paroles des autres, les voix de ces hommes qui s’accélèrent au travail. Énergie, motivation, stimulation, émulation. Autant parler de sujets qui fâchent tout le monde en réalité personne, autant parler de cochons qu’on engraisse qu’on élit, autant parler de verges luisantes qu’on astique dans les toilettes sales et lugubres.

À 13h55 tu te casserais bien d’ici pour descendre à Marseille, à dos de girafe, oui à dos de girafe. À son cou t’accrocher, la grâce l’élégance, le port de tête élancé. Quitter les cochons la bassesse, retrouver l’exotisme les hauteurs.

À 14h24 ça y est tu y es à Marseille, jeux de boules, le cagnard, les ptits vieux. Je n’invente rien, ni le lieu ni l’heure ni la grande place. Tu y es.

À 14h59 tu crèves maintenant de chaud et rentres te réfugier dans une salle des fêtes au frais, si seulement mais non, à peine moins pire qu’au dehors. Marseille. Et tu te mets à danser comme un fou sur la piste dépeuplée, la musique forte tout autour, en réalité en dedans, tu danses tournoies te donnes le vertige et t’arrêtes net dans un éclat de rire.

À 15h36 un autre jour un autre lieu, tu jettes cette dernière phrase l’air de rien « J’allais oublier que ma famille me manque » et la pensée du travail pour t’y noyer, combler le vide par l’acharnement.

À 17h09 tu es pris de doutes. Sur ce que tu fais. Sur la suite. Sur comment et par où re-commencer.

À 17h21 tu grignotes sur le pouce, le temps de rien, quand le retrouver ?

À 18h40 tu aperçois de la fenêtre cette enfant dans le fond du jardin qui pleure la mort d’un être cher, les entrailles du chien ouvertes noires rouges vertes recueillies dans ses petites mains, le sang et la puanteur mélangés à son chagrin. Tu dis la pitié mais estimes finalement cet être sans grande valeur, les hommes donc auraient-ils donc plus d’importance que le reste des vies sur cette Terre ? Tu oublies le réconfort trouvé par l’enfant seul et glacé auprès du chat ce matin. Tu ravales tes pensées.

19h50 le même jour, dans deux lieux différents et à l’instant même où tu écris le charme qui transpire de la contemplation d’un navire, je regarde par la fenêtre l’horizon, un paquebot qui part. Suivre son mouvement jusque disparition. Dix minutes plus tôt nous contemplions notre propre pierre, et déjà l’audace de la penser avec quelques fleurs dessus : quel passant dévoué, quel enfant de quel enfant encore pour venir ici parsemer. Le paquebot n’a laissé de traces que son souvenir, et déjà ses sillons sont eux-mêmes effacés.

À 21h06 tu tentes une échappée et décides d’aller t’aérer. Les pavés que tu foules n’aident en rien la sensation de flottement lourd dans lequel tu es plongé. Seul au milieu de tous sans lumière, plus que le brouhaha des foules diffus tout autour et en toi. Tu rentres énervé.

À 22h35 tu t’insurges contre la littérature au rabais, cet aplatissement des dimensions, amputation des sens, profondeur zéro ramenée à même l’arête du nez. Dans un élan tu englobes modernité et évidement du monde, peut-être l’heure de la verve haine, tu es fatigué.

À 23h18 c’est aux poètes proclamés que tu t’en prends, toujours ce vide, cette facilité, de coller les mots un à un ensemble pour former un nouvel ensemble qui justement ne veut rien dire. Le néant. Parce que ça fait bien. Parce que the dark side of the force. Parce que ça fait passer pour smart quelque chose d’absolument obscur dès l’effleurement de l’idée. Le vide et l’absence de sens, rien d’autre.

À 00h38 tu partages l’insomnie de ce grand-père et de tous les autres, et fais un pas de plus vers ce qui nous attend tous. Tu t’appelles Quentin Leclerc et tu écris depuis l’heure de ta mort. Il est 00h53 et dans moins de trois heures tu seras peut-être définitivement mort auquel cas nous aurions dû convenir de remplir ces vases bien avant l’heure plutôt que de décider d’attendre stupidement 03h42 pour appuyer sur le bouton. Mais c’est oublier pour le roi des méduses que tu es que les méduses se reproduisent lors de leur mort.

on tourne H vingt-quatre nous
sans répit
parce qu’on n’est pas aux united states des amériques
parce qu’on reboot pas à 12
H vingt-quatre
sans répit.

Rennes, 21:24

En fermant les yeux laisse tomber ma tête sur l’oreiller, m’endors. Quand mon sommeil survole j’entends encore les passants et les voitures qui traversent la grande fenêtre recouverte de bois blanc. C’est désagréable la manière qu’ils ont de m’envahir. Je déteste la ville pourtant juste avant de m’endormir j’ai lu tout plein de choses sur la parfaite harmonie de la ville et la multiplicité de ses possibles mais il n’y a rien à faire je préfère encore la platitude des champs.

Il est déjà six heures je n’ai pas pu trouver le sommeil et rien par la fenêtre. J’observe attentivement mais non vraiment rien ils doivent être partis dormir je préfère mes champs ils sont stables et ils ne bougent pas ils restent intacts, le mouvement c’est la plaie. Comme celle, la toute petite, que j’ai sur mon index et qui m’empêche d’appuyer. J’appuie là où ça fait mal c’est bien le cas de le dire vraiment.

Il fait encore du bruit à l’heure actuelle le ventre mou de la ville, dans ses fuseaux mesquins aux interférences nocives. Je ne me laisse pas abattre, bouche mes oreilles, pose la tête sur l’oreiller, cela me fait mal, ces mousses enfoncées, vivement demain matin, vivement d’être encore fatigué.


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